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Jusqu'à la fin des années '60, les
puissants attelages de chevaux de trait alezans de la firme de
déménagement Vandergoten constituaient une véritable richesse
culturelle de notre capitale. Attelés en harnais de travail à des
lourdes tapissières de transport ou revêtus de riches harnachements
de gala pour participer aux processions de la cathédrale
Saint-Michel à Bruxelles, de Saint- Guidon à Anderlecht, à l'Ommegang,
au Concours national du Cheval de Trait belge sur la grande piste du
Palais 5 du Heysel, ces magnifiques colosses suscitaient toujours
l'admiration générale des Bruxellois.
Aussi, un tel monument de la vie bruxelloise ne pouvait pas laisser
notre rédaction indifférente plus longtemps. Mais, pour l'anecdote,
sachez que votre rédacteur en chef, bien jeune dans ce métier de
déménageur, est très heureux et respectueux de pouvoir vous
présenter un confrère qui a marqué pendant longtemps la vie
quotidienne bruxelloise.
C’est sous le règne de Léopold II que la firme Vandergoten fut
créée. Mon grand-père tenait une ferme rue du Canon, à un jet de
pierre de la rue Neuve et il accepta de réaliser des transports
occasionnels pour des amis ou des voisins. Au fil du temps, mon
père, ainsi que ses frères, acquirent des voitures de déménagement «
modernes » et des chevaux de traits de valeur et créèrent ainsi une
société familiale de transports et de déménagements. Cette société
acheta et construisit des dépôts et des écuries au quai à la
Houille, près de la porte de Flandre. L'entreprise se développa au
point que des visiteurs étrangers, dont plusieurs Hollandais,
venaient visiter les écuries.
Il est vrai qu'à cette époque, qui nous semble si lointaine, le
cheval conditionnait toute l'économie nationale. L'un de mes plus
fidèles fournisseurs en chevaux fut un certain Van Pipperzele (cela
ne s'invente pas ...). Il était d'une honnêteté au-delà de toute
description, ce qui était rare dans cette profession. Comme amateur
de chevaux, il était clair que pour notre famille, cette philosophie
d'achat présentait de nombreux avantages comme le gain de temps,
l'accès aux meilleurs élevages, des essais de huit jours au frais du
coul1ier, etc. .
Nous n'achetions que des chevaux belges, des hongres. Il est vrai
que les juments sont souvent difficiles et capricieuses alors que
les étalons pouvaient provoquer de sérieux dégâts aux écuries. Pour
le travail que nous devions demander à ces chevaux, ils devaient
toujours être adultes, entre 4 et 5 ans et déjà avoir été dressés à
l'attelage agricole.
En dehors de l'âge et du type de cheval que nous voulions toujours
voir dans nos écuries, il existait un grand nombre de critères qui
déterminaient nos décisions d'achat. Parmi eux, le cheval devait
être grand (1,70 m au minimum), puissant, élégant, musclé, avec des
membres forts, secs, corrects et bien entendu exempts de tare. Comme
ils devaient principale- ment se déplacer en ville, la corne des
pieds devait être impeccable. Il fallait encore que le poitrail soit
profond, que la croupe soit musclée, que l'épaule soit belle et
oblique et, un des éléments les plus importants, le dos devait être
soutenu.
Plus particulier peut -être pour les non- initiés, nous accordions
beaucoup d'importance à l'œil du cheval. C'était, et c'est toujours,
un des éléments les plus révélateurs de l'animal. Quand au côté «
humain », nous avons toujours estimé que chaque cheval acheté devait
avant tout attirer la sympathie.
Entre 1939 et 1956, alors que certaines années ne furent pas faciles
à cause de la guerre, nous avions en permanence au minimum 23
chevaux. Nos écuries étaient situées au quai à la Houille à
Bruxelles et au boulevard Émile Bockstael à Laeken. Dans chaque
Corps d'écurie, la surveillance était assurée par un couple de
concierges. Il s'agissait toujours de ménages âgés dont le mari
avait effectué toute sa carrière dans notre mai- son. Mais au fil du
temps, le modernisme faisant de plus en plus son apparition, nous
avons été obligé de réduire nos effectifs. Ce qu'il est convenu
d'appeler le progrès m'obligea à nous re- convertir vers des camions
automobiles. Fini, la force de la nature!
Pour les chevaux, la circulation automobile dans la ville était
devenue démentielle et il était malheureusement impossible de
recruter de jeunes cochers compétents et motivés. Progressivement,
la rareté des chevaux de qualité et le coût d'entretien d'une grosse
écurie nous obligèrent à arrêter la traction hippomobile en 1970.
Cette année fut d'ailleurs pour notre fa- mille une année noire.
Nous vîmes flamber notre belle sellerie du quai à la Houille. Par
chance, et croyez-moi ce fut un véritable miracle, je pm"vins à
sauver des décombres encore fumants un grand nombre de
harnachements, des tableaux ainsi que de multiples souvenirs que,
ren1is de mes émotions, je m'empressai de faire restaurer au mieux.
Pour revenir sur ces braves chevaux qui nous rendirent tant de
précieux services, sachez encore que le dressage d'un cheval à la
traction en ville ne posait généralement pas de problème. Comme
chaque cheval acheté devait déjà avoir travaillé à la campagne, il
connaissait déjà les éléments de base à la mise à l’attelage. Pour
l'habituer à l'environnement urbain et aux bruits de la circulation
urbaine, nous attelions la recrue en paire avec un vieux routier
(nous l'appelions également le bourgmestre ...). Le nouveau cheval
était attelé pendant trois jours à droite, du côté des façades, et
ensuite à gauche, du côté de la circulation.
Comme ils étaient pris en main par de vrais spécialistes, de
véritables artistes du cheval, ce dressage se passait
progressivement, calmement, tout en douceur et en confiance. La
confiance du cheval en son dresseur s'opérait douce- ment et après
une semaine d'écolage, notre élève était fin prêt pour effectuer,
sauf accident, une carrière complète. Un élément important mérite
d'être rappelé: chez nous, le fouet était inexistant. Seule une
parfaite entente psychologique, une forme de connivence entre les
hommes et les chevaux permettaient aux équipes d'effectuer ensemble
un travail pénible, lourd, mais tellement passionnant!
La lourdeur du travail imposait pour ces chevaux une nourriture
abondante, riche et énergétique. L'avoine consistait la base des
repas: en moyenne, une ration journalière se composait de minimum 15
litres. Une grande partie de l'avoine était mélangée en une mélasse
comportant entre autres du son et de la luzerne.
En dehors de l'importance de la nourriture, le maréchal-ferrant
était notre auxiliaire le plus précieux. Sans ses services, jamais
nous n'aurions pu assurer notre métier convenablement. Le meilleur
cheval du monde peut être définitive- ment ruiné par un tapeur de
clous in- compétent alors qu'un maréchal-ferrant pourra sauver un
cheval qui semblait condamné du fait de ses pieds. Nous avons aussi
la chance de pouvoir compter sur un docteur vétérinaire
exceptionnel, disponible 24 heures sur 24.
Le docteur Donlicent était un grand ami et connaisseur du cheval
doublé d'une personnalité scientifique de niveau inter- national.
Tout ce petit monde, les patrons, les déménageurs et les chevaux
formaient - j'insiste sur ce terme - une grande et belle famille. Un
contact quotidien, un travail lourd et pénible en commun, des soins
constants créaient entre l'homme et l'animal une réelle complicité,
un véritable attachement et un respect réciproques.
L'emploi des chevaux se basait sur deux idées simplement
mathématiques:
- en terrain absolument plat et égal, un cheval d'une tonne tirait
facilement une charge de cinq tonnes sur un véhicule à roues,
- en côte, comme au Jardin Botanique, il fallait au minimum la force
d'un cheval et demi pour assurer pareil travail. En fonction de ces
données de base, nous attelions à deux, à trois, à quatre mais
rarement à six chevaux.
Je ne pourrais pas m'empêcher, pour terminer de vous livrer quelques
souvenirs.
Au début de l'Occupation allemande, un certain quota de chevaux
devait être réquisitionné. Je réussis à leur fournir quatre chevaux
de qualité inférieure que je venais d'acheter à vil prix. Les
Allemands n'y virent que du feu!
Nous disposions d'énormes tapissières conçues spécialement pour le
transport des décors du Théâtre de la Monnaie. Lorsque, pendant la
guerre, il fallut évacuer les tableaux du musée d'Art Ancien, de la
rue de la Régence vers le Palais de Justice, c'est à notre firme que
l'on fit appel. Ce fut pour moi une pro- fonde émotion que de me
voir confier pareille mission exceptionnelle.
Parmi nos conducteurs, nous avions un homme d'une force herculéenne
qui se nommait De Stier (en français: le Taureau). C'était aussi le
roi de la dé- brouille. Un jour, alors qu'il réalisait un
déménagement à Watermael-Boitsfort, il réalisa que son lourd camion
devait encore monter une longue côte très raide. Afin de ménager ses
compagnons d'infortune qui étaient déjà blanc d'écume, notre De
Stier les détela et attendit le passage du tram! Avec l'aide du
watt- man, il réussit à accrocher son véhicule à la motrice et
cahin-caha, à la vitesse d'un escargot, la lourde tapissière gravit
la pente qui menait à la chaussée de La Hulpe. Les chevaux
observèrent cela d'un bon œil. Je ne sais pas si les passagers du
tram apprécièrent de la même façon. Après ce repos imprévu, les
chevaux étaient à nouveau tout fringants et ils furent remis à leurs
traits et purent poursuivre joyeusement leur route pour terminer ce
déménagement insolite.
Je me souviens également de cas plus ou moins fréquents où nos
attelages revenaient seuls aux écuries. En fin de jour- née, alors
que nos déménageurs étaient éreintés par une journée de travail
souvent difficile et qu'ils buvaient un coup dans un estaminet du
coin, les chevaux s'arrêtaient devant la haute porte et frappaient
du sabot pour annoncer leur arrivée. C'était à leur tour de
retrouver leur écurie et de prendre un repos bien mérité dans
l'attente d'une nouvelle journée de 1 labeur dans nos rues
bruxelloises.
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Les Fils Vandergoten
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